Discours du Recteur Albert Corhay

Mercredi 23 septembre 2015

Repenser notre modèle de société

Mesdames et Messieurs,
« Repenser notre modèle de société » : avec une telle thématique pour cette rentrée académique, je ne peux éviter d’aborder les changements, aussi bien au sein de l’Université de Liège qu’au sein de l’enseignement supérieur dans son ensemble.

Le 17 septembre dernier, le Conseil d’Administration de notre Université a adopté les nouvelles structures de l’enseignement et de la recherche. Il s’agit là du premier volet de grandes réformes qui visent à donner une meilleure visibilité aux organes décisionnels, tant pour la recherche que pour l’enseignement, ceci en matière d’affectation des moyens, de définition des stratégies, de promotion de la transdisciplinarité et de développement de nouveaux domaines de recherche et d’enseignement. Ces structures seront en place d’ici fin 2015. Au cours de cette nouvelle année académique, les facultés vont établir leurs propres plans stratégiques en enseignement et en recherche. Ceux-ci seront à la base du plan stratégique institutionnel, second volet de nos réformes. Ce plan est indispensable pour faire face aux défis actuels auxquels l’enseignement supérieur et plus particulièrement les universités sont confrontés.

Les administrations ne demeureront pas en reste. En termes d’évaluation des administrations, l’Université de Liège est certainement en avance sur ses consoeurs. Aujourd’hui, les évaluations et les plans d’action qui en découlent sont quasiment terminés. Tout ceci sera également à la base d’une évolution des structures administratives. Je rappelle que notre administration joue un rôle central dans notre Université et qu’elle constitue un soutien indispensable à la mise en place des réformes en enseignement et en recherche.

Par ailleurs, pour la première fois de leur existence, universités, hautes écoles, écoles supérieures des arts et établissements de promotion sociale se retrouvent à la table de l’ARES, (les mécréants et les esprits chagrins me rappelleront qu’Arès était un dieu de la guerre) et, pour ce qui concerne particulièrement les institutions des provinces de Liège et du Luxembourg, à la table du PALL (pour Pôle Académique Liège-Luxembourg, (là, les mêmes esprits frondeurs ajouteront que le pal était un instrument de torture. Que voulez-vous, nous n’avons vraiment pas été inspirés dans le choix de nos acronymes !).

Certes, les institutions gardent leur autonomie, mais les rencontres se multiplient au sein de diverses assemblées appelées chambres. De leur côté, les universités le font régulièrement en chambre universitaire. Cependant, des missions bien spécifiques ont été attribuées à l’ARES et aux pôles académiques. Il est donc plus que jamais nécessaire que toutes les institutions d’enseignement supérieur sortent de leur tour d’ivoire, se parlent, se comprennent et réfléchissent ensemble à la construction d’un enseignement supérieur synonyme de « bien commun ». Un enseignement, ceci est fondamental, où les spécificités et les qualités de chaque type d’enseignement seront conservées tout en proposant à l’étudiant un parcours adapté, à la hauteur de ses ambitions, de son profil, de ses aptitudes et surtout de ses compétences.

Ceci ne peut cependant se faire que si la concurrence entre institutions de l’enseignement supérieur en Fédération Wallonie Bruxelles est maîtrisée, qu’elle soit directe ou indirecte. Le concept des enveloppes fermées pousse en effet les institutions à attirer toujours plus d’étudiants avec pour conséquence une diminution constante du financement par étudiant. Ajoutons à cela le fait que le nombre d’étudiants accédant à l’enseignement supérieur et tout particulièrement à l’université ne cesse d’augmenter et vous comprendrez combien la situation est critique. Toutes les institutions sont en attente d’un refinancement indispensable.

Je me permets de souligner ici la volonté des six universités de la Fédération Wallonie Bruxelles de mettre en place un modèle de financement solidaire qui permettra de juguler la concurrence directe entre universités. Il permettra surtout de réfléchir aux actions communes en enseignement et en recherche, actions que nous pourrons mener en toute sérénité, sans penser systématiquement aux aspects financiers et à la pression qu’ils exercent sur nos institutions.

Re-Pen-Ser notre modèle de société…

Madame, Monsieur,

Cette année encore, notre Université a souhaité mettre à l’honneur des personnalités tout à fait remarquables.

Toutes, à leur manière, et au départ de leurs disciplines respectives, nous interrogent et interrogent le fonctionnement de nos sociétés contemporaines.

Toutes, à travers leurs travaux, leurs prises de position, nous renvoient le reflet des grandes questions qui nous traversent et les échos des soubresauts du monde.

C’était là l’orientation ou la tonalité générale que nous souhaitions donner à cette cérémonie de rentrée académique, placée sous le sceau des savoirs mis à l’épreuve des sociétés.

Des sociétés de plus en plus complexes, en mouvement, des sociétés en changement permanent.

C’était aussi, à mes yeux, une façon d’insister sur la nécessité de mettre davantage notre Université en résonnance avec sa société. C’est d’ailleurs la mission que mon prédécesseur, le Recteur Bernard Rentier, et moi-même avons confié à la Maison des Sciences de l’Homme de Liège qui sera le relais privilégié de notre Université afin de mener ce dialogue avec la cité.

Ce dialogue avec la cité est primordial au 21ème siècle parce que les savoirs scientifiques que nous façonnons interpellent de plus en plus la société, produisent des effets sur celle-ci ; effets qui, à leur tour, influencent nos connaissances scientifiques, les aiguillent, les orientent, les véhiculent et les transforment dans un fol enchevêtrement des concepts mais aussi des mots, des images, des idées.

Plus profondément, vous l’aurez compris, les six personnalités que nous honorons aujourd’hui nous bousculent dans nos certitudes, dans nos manières de penser le monde.

Toutes remettent en question nos choix et nous rappellent combien la plus grande qualité des savoirs scientifiques – quels qu’ils soient d’ailleurs – est bien de nous apprendre à douter et qu’il n’est point de plus grande qualité pour le chercheur que de savoir douter.

Il n’y a là, me semble-t-il, dans cette affirmation, aucune idée surprenante, voire même inconvenante.

Nous savons, en effet, depuis la métaphysique de Descartes que le doute est bien cette attitude fondamentale, ce geste premier et préalable à la connaissance.

Je doute. – Donc si je doute, je pense. Et si je pense, je suis.

Avec quelques collaborateurs, nous nous sommes alors interrogés sur le sens du choix de ces personnalités.

Au-delà du doute, que pouvait donc bien rassembler ces personnalités, ici, en ce lieu, en cet instant. Outre le fait qu’ils soient tous et toutes des chercheurs et des personnalités de premier plan – j’aurais envie de dire de « sacrées personnalités » d’ailleurs ! -, des personnalités reconnues tant pour leurs travaux que pour les positions publiques qu’elles défendent courageusement et parfois difficilement ?

Quel serait ce trait transversal, ce fil ténu qui les relierait ?

Fondamentalement, je pense que tous et toutes contribuent à faire bouger les lignes, à aller au-delà des frontières, des grands partages et des limites classiques de nos connaissances.

Tous nous invitent par-delà les frontières intranquilles du savoir.

Par-delà les barrières, les frontières établies, les différences et les partages qui nous offraient tant de repères rassurants entre l’homme et l’environnement, entre la nature et la culture, entre capital et travail, entre hommes et femmes, entre les genres, entre nationalités et couleurs de peau, entre religions, entre catégories d’âge, entre reconnaissance et redistribution, entre soi et l’autre.

Tous nous invitent à aller voir par-delà les frontières de nos savoirs, à aller plus loin, au prix d’une intranquillité qui nous interroge sans cesse.

Tous nous questionnent en profondeur sur notre monde et sur nous-mêmes.

Tous dessinent et offrent de nouveaux horizons probables, des ponts, des passages entre ces catégories de connaissance réputées infranchissables.

En interpellant nos manières de penser le monde, ils remettent en question nos choix, nous ouvrent à une réflexion sur l’épuisement de la planète, sur les inégalités et les formes de domination sociale, économique, politique, sexuelle, raciale pour redécouvrir d’autre formes de développement plus équitables, plus justes, plus humaines, plus respectueuses des minorités, des personnes vulnérables, de l’environnement. – Des sociétés plus égalitaires, plus altruistes et humaines.

Des frontières intranquilles…

Je ne peux pas poursuivre ce discours sans faire allusion à ce qui se passe actuellement à nos propres frontières, en Méditerranée. Quand tant d’hommes, de femmes et d’enfants n’hésitent pas, au péril de leur vie, à forcer le destin, par-delà les frontières établies, et rejoindre l’Europe afin d’échapper, dans la plupart des cas, à la barbarie la plus sauvage qui soit.

Comment, pour une Université qui entend déployer non seulement des savoirs mais aussi une pensée universelle et humaniste, comment demeurer insensible face aux craquements d’un monde qui charrie chaque jour son lot de victimes sur les plages du sud de l’Europe ?

On voit bien, Madame et Messieurs les Docteurs Honoris Causa, que notre époque est et sera sans cesse confrontée aux problèmes posés par l’existence des frontières, des barrières, des fermetures alors que ce qui nous anime bien souvent est la recherche de territoires pertinents, de territoires à vivre, à vivre ensemble, pour y déployer nos parcours.

Nos parcours d’études, nos parcours de recherche mais aussi : nos parcours de vie !

Nous sommes préoccupés à la fois par nos frontières, n’hésitant pas à ériger de véritables murs et à la fois par notre propre mobilité, par notre propre capacité de nous mouvoir sans entrave. Il y a, derrière cette contradiction, un véritable défi posé à notre siècle.

Depuis des mois, nous assistons à un véritable exode de réfugiés en provenance de Syrie, d’Afghanistan, d’Erythrée, de Somalie, du Soudan et de tant de pays en guerre ou menacés par la famine et la pauvreté. Depuis janvier, l’Organisation Internationale des Migrations estime à 465.000 le nombre de personnes entrées dans l’Union Européenne et le chiffre est loin d’être définitif. Le même organisme estime à 2800 le nombre de morts et de disparus.

Et puis, à ce décompte macabre, je voudrais aussi ajouter les 148 personnes (dont 142 étudiants) assassinées à l’Université de Garissa au Kenya en avril dernier par une branche fanatique d’un réseau islamiste. Je tenais particulièrement à rappeler ce fait parce que je sais qu’il a choqué nos étudiants et que leurs représentants au conseil d’administration m’ont demandé de ne pas les oublier et de vous communiquer leur profonde indignation.

Comment d’ailleurs oublier toutes ces victimes ? Comment fermer les yeux quand on a pour vocation de contribuer à la connaissance, à la diffusion et au rayonnement des savoirs ?

A chaque décès, à chaque massacre perpétré, à chaque destruction de notre patrimoine mondial culturel, c’est aussi une part de l’humanité qui s’oublie et se dérobe.

C’est une perle qui s’éteint sous l’apparence de l’oubli…

Je voudrais, sans entrer ici dans quelque polémique ou controverse que ce soit, poser un geste symbolique.

Voici exactement la même perle que celle que nous avons posée au pied de l’Arpenteuse, ainsi que vous avez pu le voir dans la séquence qui vous a été présentée.

Cette seconde perle, j’irai ce soir l’enterrer quelque part, simplement, dans le domaine du Sart-Tilman, en un lieu symbolique, sans caméra, cette fois.

Deux perles. L’une en mer Méditerranée, l’autre sur terre. Vous aurez compris l’allusion.

Deux perles qui renverront l’une à l’autre.

Deux perles qui, avec le temps, s’useront, disparaîtront mais seront à jamais reliées entre elles, sous l’apparence de l’oubli, par-delà les distances, par-delà les contingences de l’existence, entre mer et terre, par-delà les frontières intranquilles de nos savoirs.

Avant de mourir, vous le savez, Stéphane Hessel nous a légué un message humaniste fondamental sur l’indignation et sur l’engagement dans le monde, engagement qui caractérise tous nos docteurs Honoris Causa.

Il insistait sur l’idée que si l’indignation est nécessaire, il faut néanmoins aller plus loin. Il faut en quelque sorte tenter d’aller par-delà les frontières en définissant de nouvelles orientations, des principes généraux, en proposant des méthodes d’action, des initiatives concrètes.

Dans quelques semaines, je proposerai à notre Université la Charte des Valeurs que j’avais annoncée dans mon programme et encore ici même, à cette tribune, il y a un an.

Par cette charte, je crois qu’il est nécessaire de nous définir, de nous offrir un horizon et de ne pas craindre de le faire.

Vous savez, tout au long de notre histoire, notre Université a fait des choix. S’inscrire dans la marche du monde, entrer en résonnance avec son époque, se défier des distances en s’internationalisant, favoriser les échanges, les déplacements, faire circuler les savoirs, les mots, les arts et les techniques qui nous relient les uns aux autres. Elle n’a fait là que répondre à la mission universaliste et humaniste qui était et demeure la sienne depuis bientôt deux cents ans.

Nos pas sont posés. Nous pouvons résolument en suivre les traces dans la diversité du monde qui est le nôtre.

Je vous remercie.