Mathias Énard, lauréat d’une dizaine de prix très divers, dont le Goncourt en 2015 pour Boussole, est un écrivain de l’espace, tant géographique que littéraire. Ses livres ont en effet pour cadre la planète entière, de l’Orient aux Balkans, en passant par l’Afrique du Nord, la Turquie, la Russie, l’Espagne ou le Venezuela. Et ils brisent les frontières entre les genres et les styles, alternant roman, poésie, fiction radiophonique, album jeunesse ou roman graphique, et passant d’une épopée ferroviaire de plus de cinq cents pages sans point à un bref récit basé sur des éléments historique. Et toujours, c’est le fracas du monde dont ils rendent compte avec une ampleur rare dans la littérature française.

Photo Marc Melki :Actes sud

« Le plus important, c’est le souffle. » C’est par cette phrase que s’ouvre le premier roman de Mathias Énard paru en 2003, La Perfection du tir. Prononcés par un sniper d’élite pendant une guerre que l’on suppose être celle du Liban, mais qui pourrait très bien être celle des Balkans, ces quelques mots définissent précisément l’œuvre littéraire à venir, et notamment ces deux sommets que sont Zone (2008) et Boussole (2015). Comme si l’écrivain en devenir avait la préscience de ce qu’il écrira plus tard. En entremêlant, avec une force sidérante, son double goût pour l’ailleurs et la littérature, il se montre fidèle, tant à ses deux grands-pères, le paternel qui fut parachutiste en Algérie après avoir été résistant, le maternel, Alfred Tajan, auteur d’essais notamment sur la graphomotricité et la dyslexie, qu’aux écrivains qui l’ont marqué, Kessel, Conrad ou Cendrars.

Né à Niort en 1972 d’une mère orthophoniste et d’un père éducateur, il veut être journaliste pour aller voir ailleurs comment est le monde. Direction Paris où, faute de pouvoir intégrer Sciences Po, comme sa mention Très Bien au bac est pourtant censée l’y autoriser, il s’inscrit à l’École du Louvre. Il y découvre l’art de l’Islam et, surtout, est amené à suivre en parallèle des cours à l’Institut national des langues et civilisations orientales, plus connu sous le nom « Langues O’ ». Le voici happé par une passion qui ne le quittera plus. Si, à 18 ans, il est vacciné contre le journalisme après avoir suivi, pendant un mois, une équipe de la Croix Rouge dans Beyrouth en guerre, il est irrémédiablement attiré par le Levant. Au cours de années suivantes, il est successivement au Caire (notamment pendant le tremblement de terre de 1992), à Téhéran (où il passe devant un tribunal car il n’a pas de visa), à Venise (une année en Erasmus), à Damas et dans le sud de la Syrie, au cœur d’un village druze. Il apprend le persan et rédige une thèse sur la poésie iranienne et arabe dans les années 1950. Suite à sa rencontre avec celle qui deviendra sa femme, il s’installe au début du troisième millénaire à Barcelone où il enseigne l’arabe à l’université. Et où il écrit sur la littérature dans un mensuel culturel Lateral dont le responsable des pages Livres est l’écrivain d’origine colombienne Juan Gabriel Vasquez.

 

Débuts chez Actes Sud

C’est à cette époque qu’il signe son premier roman, La Perfection du tir, né de rencontres avec des anciens combattants iraniens de la guerre Iran-Irak, tous de son âge. Il en envoie le tapuscrit à Actes Sud, qui le publie. Couronné par le Prix des Cinq Continents de la Francophonie décerné à Ouagadougou, le livre ne connaît qu’un succès d’estime, comme on dit. À travers l’histoire de ce tireur d’élite dans une ville en guerre, qui engage une jeune fille de 15 ans pour s’occuper de sa mère prise d’accès de folie, et dont il finit par tomber amoureux, on retrouve déjà toute la puissance romanesque de Mathias Enard : une écriture riche, dense qui traduit avec rigueur le monde intérieur du personnage, ses tourments, ses doutes, ses craintes, ses pulsions.

Suivent deux romans extrêmement différents. D’abord, le troublant, et parfois désarçonnant, Remonter l’Orénoque (2005). Ce récit d’un trio amoureux – un médecin, son collègue qui noie son mal-être dans l’alcool et l’amie de celui-ci qui remonte aux sources de fleuve vénézuélien sur un vieux bateau – a été transposé en 2012 au cinéma par Marion Laine sous le titre À cœur ouvert (avec Juliette Binoche, Edgar Ramirez et Hippolyte Girardot). Cette sidérante plongée dans l’âme chahutée de son narrateur se boucle sur une fin totalement inattendue, et pourtant tout à fait logique, ce qui fait sa réussite. Ensuite le facétieux Bréviaire des artificiers (2007), avec des illustrations de Pierre Marquès et chez un autre éditeur, Verticales. Dans ce court texte, sous-titré « Manuel de terrorisme à l’usage des débutants », on découvre comment le Caribéen Virgilio, « nègre de peau et esclave de condition », est initié au terrorisme par le locataire de la « magnifique villa » dont il s’occupe. Il reçoit dix leçons, d’Avoir une cause à défendre à Être fin cuisinier, en passant par Avoir un côté mystique, Être un peu artiste ou Savoir se sacrifier pour la cause. Avant d’apprendre qu’il ne s’agit pas de faire sauter une centrale nucléaire, une banque ou un bâtiment miliaire mais… un palmier, celui qui orne la cour de leurs voisins jésuites.

Certains passages de Remonter l’Orénoque, voire même un chapitre entier, sont formés d’une seule phrase, uniquement scandée par des virgules ou des tirets, qui vient traduire la confusion mentale du héros. Dans Zone (2008), Mathias Enard va encore plus loin : ce sont plus de cinq cents pages, divisées en vingt-quatre chants comme dans L’Iliade, qui ne contiennent ni points, ni majuscules. Cette prouesse stylistique n’est en rien expérimentale mais répond à une nécessité profonde. « La forme est née du récit, a-t-il expliqué dans un entretien au Monde. J’avais une masse énorme de documents, d’interviews, de choses à raconter. Je savais comment les ordonner, j’ai finalement trouvé la voix du narrateur : cette longue phrase, qui donne l’unité au livre, m’a porté. Une manière de maintenir tous les récits dans un seul moment, comme le temps lui-même. » Le résultat est stupéfiant. Cette « épopée contemporaine » suit le trajet sinueux des pensées d’un homme lors d’un voyage en train entre Milan et Rome. C’est un roman total, nourri de la vie même de son auteur, tout à la fois centré sur le locuteur, sa vie intime, ses lectures, ses passions, ses rejets, et grand ouvert sur le monde, celui d’hier (entre autres les deux guerres mondiales) et celui d’aujourd’hui (notamment la guerre des Balkans et celle du Liban). Un monde fracassé, à feu et à sang, d’où l’être humain ne sort pas indemne. Avec, de loin en loin, un retour au trajet lui-même, les déplacements du voyageur dans le train, la description des paysages, les arrêts dans les villes intermédiaires. De manière surprenante, et forcément encourageante, ce roman qui aurait dû connaître une audience confidentielle a connu un vrai succès avec ses quarante mille exemplaires vendus en grand format. Récompensé par le Prix Décembre, il a aussi reçu le Prix Inter dont le jury est formé de lecteurs passionnés, prouvant ainsi qu’il a touché, au-delà des critiques et spécialistes, un large public friand de ce type de découvertes.

 

Michel-Ange à Constantinople

C’est un roman très différent, et par sa taille, et par son ambition, qui, en 2010, succède à ce « monstre ». Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (Goncourt des lycéens) est un bref récit historique dont le héros est Michel Ange. Le 13 mai 1506, las de voir le pape Jules II ne pas rétribuer son travail, la construction de son tombeau à Rome, le génie italien âgé de 31 ans se rend à Constantinople à l’invitation du sultan Bayazid II afin de dessiner les plans d’un pont sur la Corne d’Or. Ce texte magnifique, qui a dépassé les deux cents mille exemplaires dans sa première édition, traduit le désarroi du Florentin perdu loin de son pays et des siens, et qui finira par fuir en secret et sans un sou.

Amateur de défis, et sans doute amusé à l’idée de surprendre ses lecteurs, Mathias Enard ancre dans l’actualité brûlante son sixième roman, Rue des Voleurs (2012). Son héros, Lakhdar, est un jeune Tangérois de 17 ans chassé de chez lui pour avoir été retrouvé nu avec sa cousine. Après quelques mois d’errance, ce lecteur assidu de polars, et principalement ceux de la Série Noire dans lesquels il a appris le français, ainsi que la vie, est engagé comme libraire d’une mosquée occupée par le Groupe pour la Diffusion de la Pensée coranique. Toujours flanqué de son copain d’enfance Bassam, il tombe amoureux d’une étudiante espagnole. Jusqu’à vouloir la rejoindre à Barcelone. Mais sans visa, comment faire ? Le Destin, ou le Diable comme il le dit lui-même, va l’y aider après bien des détours. Notamment par la ville côtière d’Algésiras où il travaille pour un homme qui récupère les cadavres de migrants échoués sur la plage et dont le nom, Cruz, renvoie Kurz, le héros d’Au cœur des ténèbres de Conrad, référence pour l’auteur. Cet itinéraire sentimental, qui est aussi celui d’une jeunesse marocaine en manque de perspectives d’avenir, se déroule sur fond des révolutions arabes de 2010-2011, principalement en Tunisie et en Égypte, ou du sanglant attentat de la place Jemaa el-Fna à Marrakech en avril 2011, derrière lequel pourrait être le Groupe coranique ainsi que Bassam. Il est aussi question de la grave crise financière et morale que connaît à cette époque l’Espagne ébranlée par les manifestations des Indignés. Rue des Voleurs, nom donné à une artère de Barcelone où vit Lakhdar dans la troisième partie du roman, est le livre le plus classique de Mathias Enard, comme si, face à une telle actualité, l’écrivain devait aller droit au but, sans s’embarrasser de quelconques subtilités littéraires. « Ça me transforme, ça me fait entrer dans une sorte de rage, de colère de voir ce qu’est devenu l’humanité aujourd’hui », a-t-il confié au mensuel Le Matricule des Anges.

Et puis vient Boussole… Rarement un Goncourt n’aura été à ce point justifié, pour peu que l’on accorde de l’importance à ce prix. Par son ambition, sa puissance littéraire, son souffle, sa richesse thématique, ce roman surclasse la littérature française contemporaine de ces dernières années. Des images d’Istanbul, d’Irak, de Syrie (notamment de Palmyre), d’Iran et de bien d’autres lieux où l’auteur a lui-même vécu, jaillissent des souvenirs d’un musicologue orientaliste viennois, Franz Ritter, lors d’une nuit d’insomnie. Le vieil homme s’adresse à Sarah, une Française rencontrée dans ces lointaines contrées et à laquelle il est resté lié à travers une correspondance fidèle. Cette femme qui étudie la fascination exercée par le « Grand Est » sur les artistes français, celui qui se définit comme «un savant de cabinet» l’a aimée en vain. Ce roman fleuve est un « geste politique », d’après Enard, qui montre sous un jour inédit les rapports Occident-Orient. « Je veux démonter l’image de l’Orient, a déclaré l’écrivain au site zone-littéraire.com. Cette frontière imaginaire, qui s’est construite au XIXe siècle, est tout à fait déplaçable. Sans nier les différences, elles ne sont pas plus importantes que celles qui existent entre l’France et l’Ukraine. Islam et démocratie, islam et liberté ne sont pas incompatibles. En tout cas, pas plus qu’avec le judaïsme ou le christianisme. » Boussole se développe progressivement au fil des récits qui viennent s’emboîter les uns dans les autres. Cette construction complexe, la longueur des phrases, les méandres psychologiques, géographiques et temporels, et, surtout, la pléthore de références historiques, littéraires, philosophiques, picturales ou musicales témoignant d’une érudition torrentielle, rend sa lecture particulièrement ardue. Une difficulté qu’il il ne faut pas minimiser, comme l’ont fait certains critiques lors de l’attribution du prix.

 

Diversité littéraire

Si le fil conducteur de l’œuvre de Mathias Enard est d’abord romanesque, cette trame est rompue ci et là par d’autres formes littéraire. Avec Mangée, mangée (2009), album illustré par Pierre Marquès, il a fait une incursion dans la littérature pour enfants. Soit l’histoire d’une fillette qui, pour s’être trop approchée de la cabane d’un chasseur-boucher, malgré les mises en garde de sa mère, se retrouve découpée et dévorée par le prédateur. Le sous-titre de l’ouvrage, « Un conte terrifique et balkanique pour les parents inquiets qui souhaitent que leurs enfants leur apprennent quelque chose sur la vie, la mort et l’estomac des loups », dit bien l’originalité du projet et l’ironie de son traitement. Deux ans plus tard, paraît L’alcool et la nostalgie (aux éditions Inculte), adaptation « plus ou moins fidèle » d’une « fiction radiophonique » diffusée sur France Culture en 2010. Ce texte est le fruit du voyage effectué par l’auteur au printemps 2010, en compagnie d’autres écrivains, dans le Transsibérien entre Moscou et Novossibirsk, en Sibérie. Il s’agit encore une fois d’un triangle amoureux : Mathias, le narrateur, aime Jeanne qui aime Vladimir qui aime la jeune femme. Mais Vladimir a disparu et, plutôt que de rester avec Jeanne à Moscou, Mathias prend le train pour la Sibérie, la terre natale de son ami, à deux mille huit cent quatorze kilomètres de la capitale russe. « Seul avec les souvenirs, l’alcool et la nostalgie. » Ce faisant, il revit des moments de son passé, rappelle des pans de l’histoire russe, des tsars à la Révolution et au goulag, se raccroche à quelques écrivains, Gogol, Dostoïevski ou Mandelstam.

L’écrivain s’est encore aventuré sur deux terrains littéraires, ou paralittéraires, neufs pour lui : le livre illustré et la poésie. Plutôt qu’une bande dessinée, même s’il a paru en 2013 dans la collection BD d’Actes Sud, Tout sera oublié (illustré par le fidèle Pierre Marquès) est un roman graphique dont le décor est, de nouveau, le conflit des Balkans. Le point de départ est, si l’on en croit les premières phrases du texte, la commande d’un monument « qui ne soit ni serbe, ni bosniaque, ni croate ». Le résultat est un album somptueux de cent quarante quatre pages. Guidé à travers les pays qui formèrent jadis la Yougoslavie par Marina, une architecte qui travaille pour une ONG, l’auteur tente de comprendre les raisons et la réalité de cette guerre. Il remonte dans le temps, notamment aux Jeux Olympiques d’hiver de Sarajevo de 1984, soit sept seulement avant les premiers combats. L’an dernier, enfin, Mathias Enard a publié son premier recueil poétique, au titre étrange, Dernière communication à la société proustienne de Barcelone, et qui ramasse tout son univers. On suit son narrateur de Damas à Beyrouth et Sarajevo, de la Russie à l’Espagne, avec des escales en Pologne ou… Rue des Voleurs. On peut par exemple y lire ce vers énigmatique : « L’Orient est un putain aveugle que besogne des pendus. »

 

Michel Paquot

 

La plupart des livres de Mathias Énard sont disponibles en poche dans la collection Babel. Bréviaire des artificiers est paru chez Folio.