L’univers de Tawada nous fascine et déstabilise à la fois. Il nous met en face à face avec la langue qui nous entoure, à laquelle nous sommes peu attentifs, que nous piétinons, que nous copions et collons sens dessus-dessous, et qui, à son tour, nous possède, nous hante, nous secoue, nous décoiffe, tire la langue en nous faisant un clin d’œil. Pfff, quelle affaire, tout ça !

« Ça », c’est l’expérience Tawada.

Yoko Tawada est une écrivaine d’origine japonaise (née en 1960) qui a pu dompter et caresser une autre langue, l’allemand, sa langue d’adoption. Quand on dit que l’allemand est une langue d’adoption pour Tawada, cette phrase veut-elle dire que c’est la langue qui adopte Tawada ? Ou bien c’est Tawada qui a décidé d’adopter l’allemand, comme coquille, comme armure, ou son gruyère « plein de trous » comme elle le décrit si bien, dans lequel elle vit, à travers lequel elle observe le monde, duquel elle passe sa tête ou sa main pour attraper des mots, des expressions et des scènes qui lui plaisent (ou qui la choquent, la marquent) ?

Cette question qui paraît plutôt simple s’avère en réalité assez complexe et profonde. Plus nous essayons de saisir la réponse, moins nous devenons sûr d’en obtenir une bonne. Mais c’est quoi, une « bonne » réponse ?  (Et une « bonne question » ?)

Découvrir l’univers de Tawada, c’est surtout suivre son regard extrêmement sensible porté sur des mots, les mots. La langue qui contient ces mots. Les langues qui utilisent ces mêmes mots dans différentes formes, avec différents sons. Ou bien le contraire. Les mots qui se prononcent de même tout en véhiculant des sens totalement distincts d’une langue à l’autre – ou, dans une même langue (il est connu que le japonais est doté de multitude de mots homophones).

L’univers que tisse Yoko Tawada depuis bientôt 30 ans est d’une densité extraordinaire, d’une part par cette sensibilité linguistique et langagière que l’écrivaine porte sur les mots qu’elle utilise afin d’esquisser ses décors et personnages. D’autre part, ses personnages, quant à eux, viennent littéralement de divers horizons – parfois humain, parfois animal, parfois religieux, parfois pas, parfois japonais, allemand, français, vietnamien, russe – et ils vivent dans un monde contemporain, ou un futur proche (après des dégâts naturels suivis de soucis nucléaires), ou bien encore sur les grands écrans du cinéma, dans un zoo, un cirque, un dōjō d’arts martiaux…

Sans vouloir dévoiler davantage l’univers concret de chacun de ses romans, il nous semble pertinent d’avertir (ou garantir) ceci : après avoir traversé l’univers de Tawada, rien ne sera plus le même pour un lecteur attentif. Les mots ne lui semblent plus les mêmes, ils ne sonnent plus, ils ne s’écrivent plus, ils ne signifient plus non plus… comme avant. Les simples mots qu’il utilisait jusqu’alors se redresseront, ou bien se rouleront par terre, s’enfonceront dans le mur (pas forcément dans celui de Berlin – « qui est d’ailleurs inexistant ») et en ressortiront avec une toute nouvelle coiffure.

C’est d’ailleurs cette expérience à la fois d’une densité incomparable et d’une légèreté, liberté et souplesse qui traversera la conscience linguistique et littéraire d’un heureux lecteur de Tawada. S’il ne capte pas tout, si quelque chose lui semble en décalage, c’est un bon signe. Il y est déjà.

Kanako Goto

*Yoko Tawada sera l’invitée du Centre d’études japonaises de l’Université de Liège le jeudi 26 octobre prochain, dans le cadre du festival littéraire « Mixed Zone ».

*Présentation de Histoire de Knut, roman de Yoko Tawada qui sera lu lors de la lecture publique multilingue