Claudio Magris, un passeur européen aux mille voix

Présenter Claudio Magris (Trieste 1939) devrait être une tâche relativement facile, car tout le monde, désormais, le connaît, soit pour des raisons scientifiques (ses études sur la tradition culturelle de la Mitteleuropa ont fait date) soit parce qu’il est un grand narrateur et essayiste traduit dans le monde entier : il suffit de penser à Danube (1986) et à Utopie et désenchantement (1999). Parmi ses autres titres de gloire littéraire, il y a celui d’écrivain-voyageur et, de façon complémentaire, d’écrivain engagé, croyant encore dans le rôle de la culture, cette culture à laquelle Magris assigne l’ambition de « défendre les identités, les différences et les diversités menacées, mais surtout sans les idolâtrer ». En passant, je me permets de rappeler plus spécialement son affection pour Emilio Salgari, grand écrivain populaire de la littérature italienne à cheval sur le XIXe et le XXe siècles, ce qui montre l’ouverture d’esprit de Magris, sa vocation à cette suprématie incontestée qu’est la liberté de reformuler le monde et qui constitue le privilège le plus important des humanistes, de tous les humanistes.

Certes, après la disparition d’Antonio Tabucchi (Vecchiano, Pise 1943), en 2012, au sein de la génération des écrivains italiens nés entre la fin des années Trente et le début des années Quarante, Magris reste presque seul, à l’ère du storytelling, à continuer de répondre au défi lancé par les intellectuels de l’ancien Parlement international de Strasbourg, qui invitait par ailleurs — je le dis rapidement — à dissoudre la narration au sein d’un arc-en-ciel romanesque qui ne devait plus être une sorte de jouet pour lecteurs sans vraie mémoire historique et culturelle, et à disséminer l’institution de l’écriture en un ensemble de voix, ensemble qui doit garantir la liberté de la narration, non pas sa facilité de lecture, ni sa visibilité et rentabilité.

En effet, Magris, depuis À l’aveugle (2005) et au moins jusqu’à Classé sans suite (2015), n’a fait que morceler son tissu narratif au sein d’une polyphonie mouvante et élaborée qui, à partir d’un personnage particulier, ouvrait et ouvre sur une histoire beaucoup plus complexe, l’Histoire avec un grand H, celle dont personne ne peut faire l’« édition critique » et qui ne se termine jamais, grâce à une réception infinie qui est surtout une traversée entre essai et fiction. À ce sujet, on peut aussi faire référence au recueil d’essais La storia non è finita, éditée en 2006, dans lequel se déploie le grand talent de journaliste (du Corriere della Sera) de Magris, très attentif à chaque aspect de cette complexe réalité historique et culturelle qui est la nôtre, au moins de Itaca e oltre (1982) à Istantanee (2016).

 

Luciano Curreri